
Quand le climat social se réduit à un quiz :
Cochez, respirez, tout ira mieux…
(Temps de lecture : 4 mn)
J’ai pris le temps de regarder le baromètre social envoyé par la direction. Je n’y ai pas encore répondu… et pour être honnête, je ne sais pas si je vais y répondre… J’imagine qu’il s’agit de mieux comprendre notre vécu, améliorer la qualité de vie au travail, suivre le climat social. Qui pourrait être contre ?
Dans les faits, la lecture laisse surtout un sentiment de décalage. Car rien, ou presque, ne porte sur le travail lui-même : son contenu, ses contraintes, ses arbitrages, ce qui fait concrètement nos journées. Pas un mot sur le cœur de nos activités, sur ce qui nous fait tenir, ou au contraire nous met en difficulté.
Juste quelques questions générales, parfois désarmantes de simplicité. Certaines font même lever les yeux : « Les perspectives d’évolution sont réelles. ». Difficile de ne pas sourire (un sourire bien amer) quand on pense aux années de suppressions d’emplois, aux réorganisations successives, aux carrières qui se figent et aux salaires qui ne suivent pas.
D’autres interrogations me laissent perplexe.
Sur le management, par exemple : sa disponibilité, la reconnaissance. On sait que nombre de nos managers n’ont ni marges de manœuvre ni moyens réels pour reconnaître le travail autrement que symboliquement. La question, telle qu’elle est posée, risque surtout de renvoyer des frustrations individuelles sans traiter les causes organisationnelles.
Même chose sur la communication : « Les décisions de la direction sont expliquées de manière claire. »
On peut répondre oui… et continuer à subir des décisions qui dégradent le travail.
On peut comprendre parfaitement pourquoi on retire des heures à une formation sans pour autant l’accepter… et devoir malgré tout faire « avec », au détriment de la qualité.
Tout cela donne l’impression d’un questionnaire centré sur la perception, l’ambiance, le ressenti… mais rien sur le travail réel.
On nous dit que c’est anonyme.
Très bien. Mais qui aura accès aux verbatim ? Qui les lira ? Seront-ils utilisés et comment ?
Autre étonnement : aucune distinction entre femmes et hommes, entre encadrement et non-encadrement, entre régions, entre métiers. Comment comprendre les réalités du travail si on ne distingue pas les situations ?
On va produire une moyenne générale… et décider ensuite d’actions avec ça ?
Je ne vois pas comment une prise de température approximative permettrait d’établir un diagnostic fiable.
Pendant que j’y pense…
On parle depuis des années d’égalité professionnelle, de sexisme, d’engagements forts pris par la direction. Où sont les questions qui permettent d’objectiver ces réalités ? Où est le baromètre annoncé depuis longtemps sur ces sujets ?
Autre interrogation très concrète : combien cela coûte ?
Parce que si l’objectif est d’agir sur les conditions de travail, chaque €uro compte. Et l’on peut légitimement se demander si cet argent n’aurait pas été plus utilement investi dans des actions directes, visibles, tangibles pour les équipes. Je n’ai rien contre le prestataire « by zest » mais faudrait pas non plus qu’on se fasse presser le citron… !
Ce qui frappe surtout, c’est l’absence de cadre solide.
Pourquoi ne pas avoir utilisé un outil reconnu, validé scientifiquement, permettant de comparer les résultats avec d’autres organisations, avec des repères fiables ?
Là, on fabrique un indicateur maison… que l’on ne pourra comparer qu’avec lui-même, dans un an, si un second baromètre est lancé.
Et ce n’est pas la démarche en soi qui pose problème, c’est ce qu’elle révèle : une manière de regarder le travail de loin, par perceptions, sans partir de ce que les salariés expriment déjà depuis longtemps, dans les services, auprès des élus, dans les alertes, dans les expertises.
Alors oui, probablement que beaucoup de mes collègues répondront. Parce que chacune et chacun espère toujours être entendu.
Mais la vraie question reste entière : qu’est-ce qui sera réellement fait de cette parole ?
Si c’est pour produire un rapport de plus, une synthèse, quelques graphiques et passer à autre chose, alors ce sera vécu comme un exercice de communication supplémentaire… voire une frustration de plus !
On nous annonce un « baromètre social », on s’attend à un outil solide, construit, capable de prendre la mesure du réel… et on découvre plutôt un questionnaire de magazine : rapide, lisse, sans aspérité, presque déconnecté de la complexité du travail.
C’est blessant.
Parce que derrière les cases à cocher, il y a des personnes, des métiers, des difficultés bien réelles. Et la moindre des choses serait de leur proposer un outil à la hauteur de ce qu’elles vivent en commençant par s’intéresser, vraiment, à leur travail.